S. Pottier : «La relance passera par le bas carbone»

08/06/2020

Bâtiments en bois, relance verte, économie circulaire… Président de l’Association BBCA (Bâtiment Bas Carbone), Stanislas Pottier balaye pour Regards Croisés les thématiques qui agitent la fillière.

stanislas pottier (BBCA) © Copyright Amundi

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Pour répondre à l’urgence climatique, le secteur du bâtiment est de plus en plus sensible à la question de ses émissions de gaz à effet de serre, afin de les limiter, voire de les réduire. La réglementation thermique, qui sera remplacée par la réglementation environnementale (RE 2020) ou encore le décret tertiaire (qui vise une réduction des consommations d’énergie finale d’au moins 40 % dès 2030 et 60 % en 2050) donnent le « la » d’une mobilisation générale dans le secteur. Bâtiments en bois, relance verte, économie circulaire… Président et déléguée générale de l’Association BBCA (Bâtiment Bas Carbone), Stanislas Pottier et Hélène Génin balayent pour Regards Croisés les thématiques qui mobilisent la filière.

Avec le Covid-19, nous vivons une crise sans précédent. Pensez-vous que cela puisse être un frein au développement du marché du bâtiment bas carbone ?

Stanislas Pottier : Je pense que de façon générale, la crise est plutôt un facteur qui va renforcer l’appétence pour les actifs responsables. Je ne pense pas que la crise remette en cause le mouvement vers des bâtiments bas carbone, le climat étant une donnée déjà largement intégrée par les investisseurs. On ne reviendra pas là-dessus.

La sortie de crise ne pourrait-elle pas être une excuse pour ne pas respecter les engagements bas carbone de la filière BTP ?

Stanislas Pottier : Si je me place sur un plan plus général, pas uniquement sur la filière immobilier et construction, il est certain qu’aujourd’hui dans la communication des entreprises, il y a de la prudence. Personne ne connaît encore très bien l’impact de la crise du Covid-19 sur les différents business models. Mais à ce stade, ce que je perçois en ce moment, ce n’est pas une remise en cause des plans d’investissement bas carbone prévus. Il y a tout un écosystme d’ONG, un écosystème sociétal, qui fait que la pression ne va pas baisser, et tout le monde est très attentif à ce que la crise ne fasse pas perdre de vue les engagements durables qui ont été pris.

Chez Amundi, que faites-vous en ce sens ?

Stanislas Pottier : En tant qu’investisseur et gestionnaire, c’est simple, nous ne changeons rien. Les grilles d’analyses qui étaient à l’œuvre dans les plans d’investissements, et l’intégration des critères ESG (Environnementaux Sociaux et de Gouvernance) étaient déjà complets dans l’immobilier. Le comportement des fonds fait que bien sûr, il peut y avoir des variations de prix d’actifs, mais cela ne change pas du tout la pratique d’intégration des enjeux climatiques dans nos décisions d’investissement. 

Quel rôle peut tenir Nexity, premier promoteur bas carbone 2019 auprès de la filière ?

Stanislas Pottier : La taille de Nexity fait que l’entreprise a un impact sur le marché. Véronique Bédague, la Directrice générale déléguée, s’est exprimée sur le sujet à plusieurs reprises, disant que même si la construction bas carbone peut avoir un surcoût, c’était le rôle de Nexity de s’engager pour que la généralisation de ce type de construction fasse baisser les prix. Ce comportement peu avoir valeur d’exemple. Et je rends hommage à Nexity qui a une communication extrêmement claire, avec des engagements chiffrés.

Quelles mesures de relance recommandez-vous pour promouvoir le marché bas carbone à l’issue de la crise du Covid-19 ?

Stanislas Pottier : Avant même cette crise, l’Europe parlait de Green Deal. On voit bien qu’il y aura différents mécanismes de relance à mettre en place (européen, nationaux, régionaux), et je suis sûr que la prise de décision intègrera le climat. C’est indispensable. Ce sera équilibré pour prendre en compte des enjeux sociaux en plus des enjeux sanitaires, deux objectifs qui doivent être menés de front. Bien sûr que la sortie de crise pourra être l’opportunité d’accélérer le verdissement de l’économie en intégrant pleinement ces enjeux-là dans les arbitrages d’affectation de ressources.

Finalement, aujourd’hui, pourquoi investir dans le bas carbone ?

Stanislas Pottier : Disons-le, l’environnement réglementaire de notre pays, et désormais porté de plus en plus par l’Union Européenne est assez contraignant. Quand vous dites à la fois aux banques, aux assureurs-investisseurs et aux assets managers qu’ils doivent être transparents sur leur exposition au risque climat, qu’ils doivent piloter le risque climat et qu’ils doivent montrer de quelle manière ils dérisquent ce sujet, cela a un impact direct sur la façon dont les investisseurs vont regarder leur portefeuille de prêt et d’investissement. Et ça, cela ne va pas s’arrêter !

Le rôle des collectivités locales, et les choix qu’elles sont amenées à faire, est crucial ?

Stanislas Pottier : Leur rôle est extrêmement important. Nous souhaitons travailler davantage avec elles cette année et l’année prochaine, parce que ce sont des donneurs d’ordre clés. Les collectivtés locales ont bien compris qu’elles avaient des intérêts multiples à la construction bas carbone : d’abord parce qu’elles ont des engagements de neutralité carbone, mais aussi parce que quand vous valorisez les matériaux bio-sourcés, vous valorisez votre territoire. Plus les matériaux sont locaux et moins ils sont carbonés. Derrière, c’est toute une fillière de production de biomasse locale et d’emplois non délocalisables qui sont mis en valeurs.

Hélène Genin: Il y a un désir de territoires qui souhaitent être locomotives sur le bas carbone et qui à ce titre encouragent la construction bas carbone dans leurs appels d’offre. La ville de Paris, par exemple, offre des bonus de financement pour les bâtiments exemplaires bas carbone BBCA en neuf ou en rénovation (20€ par mètre carré de surface utile sur le secteur du logement social par exemple). Solidéo, qui pilote la construction des ouvrages olympiques et paralympiques de Paris 2024, a décidé que les bâtiments jusqu’à R+8 devaient être « BBCA exemplaires » ce qui représente 160.000 mètres carrés. Pour accompagner ces décideurs, notre association prépare un manuel de la construction bas carbone qui sera publié prochainement. C’est important, car ces territoires sont des prescripteurs déterminants dans la propagation des pratiques du bas carbone dans la construction. 

On parle beaucoup du bois quand on parle de bas carbone : c’est un gisement important, mais quels sont les autres outils ?

Stanislas Pottier : Les retours d’expérience des bâtiments exemplaires BBCA montrent que les pistes sont nombreuses. Les solutions existent, il faut les mettre en œuvre concrètement. Parmi elles, l’économie circulaire. C’est crucial de penser la sobriété des usages (construire avec moins), et de réfléchir dès la phase de conception au cycle de vie des matériaux que l’on utilise : comment on peut réintégrer des matériaux qui viennent d’ailleurs, comment ils seront réutilisés en fin de vie d’un actif, etc. Par ailleurs, parmi les bio-masses, il n’y a pas que le bois. On peut raisonnablement placer de bons espoirs dans le béton bas carbone, sur lequel il y a des tas de recherches actuellement, et sur lequel des gros acteurs du béton français misent.

Les immeubles – tertiaires notamment – en bois ont le vent en poupe : c’est une tendance qui va durer ?

Hélène Génin : « Si le bois émerge , c’est que c’est un matériau dont le processus de fabrication émet peu de carbone, à la différence du béton dont l’un des composants principaux doit être beaucoup chauffé ce qui émet du carbone. De plus,le bois est un matériau qui stocke du carbone. La charpente de Notre Dame, cela faisait 8 siècles qu’elle gardait son carbone avec elle ! Et le bois coupé laisse sa place à de nouveaux arbres qui ont une capacité d’absorption du carbone atmosphérique très importante dans leur phase « adolescente », alors qu’ensuite à maturité ces arbres restent avec un grand stock de carbone mais n’en collectent plus. Il y a une sorte de cercle vertueux à dynamiser l’exploitation de la forêt qui permet de capter plus de carbone qu’une forêt non exploitée. »