«Le télétravail généralisé, un projet de contre-société»

28/09/2020

Michel Lussault, décrypte pour Regards Croisés les conséquences du Covid-19 sur les modes de travail et leur rôle dans l’animation des villes.

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Géographe, Professeur d’études urbaines à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon (ENS), Michel Lussault, auteur de Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation, décrypte pour Regards Croisés les conséquences du Covid-19 sur les modes de travail et leur rôle dans l’animation des villes.

Vous souligniez dans Le Monde la vulnérabilité des « villes-monde » face au Covid, pourtant, la densité répond à une double logique : écologique en combattant l’étalement urbain, et logistique en permettant de concentrer les solutions. Alors, comment résoudre cette équation ?

Michel Lussault : On ne répond pas à l’équation en essayant d’exclure l’un des termes : il faut y répondre en assumant l’affirmation conjointe de la vulnérabilité et de l’efficacité de la ville. Il faut admettre que les « villes- Monde » sont à la fois dotées des plus forts potentiels dans tous les domaines (social, technique, politique, économique, scientifique, culturel…) tout en étant très fragiles : plus un système urbain est efficace et optimisé, plus il est sensible aux incidents. Le moindre grain de sable peut provoquer des réactions en chaîne. Mais il ne faut pas pour autant remettre en cause les acquis du développement urbain. Dès le néolithique on a vu apparaître les premières villes puissantes et structurées, et ce n’est pas un hasard ! Leur « performance » va bien au-delà de l’économie, en termes de mœurs, de culture, de sociabilité notamment.

Que doivent alors apprendre les villes de la gestion du Covid-19 ?

Michel Lussault : Le virus a provoqué toute une série de rétroactions qui ont eu pour conséquence d’arrêter le système urbain. Il ne faut pas essayer de résoudre cette contradiction, il faut tenter de concilier ces deux aspects en reconnaissant que cela donne à nos conduites de projets, à nos politiques, un caractère marqué du sceau de l’incertitude : toutes nos projections sont incertaines. Jean-Pierre Dupuis, spécialiste du catastrophisme éclairé le souligne quand il montre qu’il est vain de se protéger de la catastrophe, puisqu’elle est toujours là ! Il n’y a pas de possibilité de se protéger, mais il y en a de se préparer, pour soutenir une crise en mode dégradé tout en en conservant des possibilités de tenir la barre ! Le problème, c’est que l’impréparation à cette pandémie a laissé beaucoup de pays sans personne pour tenir le gouvernail.

« Faire en sorte que les citoyens Français puissent être acteurs de la préparation des crises »

La crise aura-t-elle des répercussions sur le long terme sur notre façon de vivre la ville et de travailler ? 

Michel Lussault : Je pense que nous devrions – les acteurs économiques, les services sanitaires, les élus, mais aussi le simple quidam de la société civile – tout faire pour créer une société préparée. Une société où chacun est prêt à tenir son rôle, comme le sont les Japonais en cas de séisme. Une bonne partie des pays asiatiques a réussi à absorber la première vague de l’épidémie de manière plus efficace et moins meurtrière que les pays d’Europe, car ce sont des sociétés ou chacun se sent concerné. En France, il y a une incapacité à comprendre ce qu’est une société de la préparation. L’un des enjeux de la période qui s’ouvre, c’est de sortir de cette crise en faisant en sorte que les citoyens Français puissent être acteurs de la préparation des crises. Les gens ont respecté cela pendant le confinement, ont réagi plus positivement que ce que l’on pourrait croire. Pourtant à l’heure du déconfinement, collectivement, nous n’avons pas véritablement changé d’attitude.  

Le télétravail a été adopté par une partie de la population pendant le confinement et pourrait perdurer : mais n’est-il pas une « négation » de ce qu’est la ville, un lieu d’échange, de rencontres, de flux… ?

Michel Lussault : Le confinement a incontestablement fait chuter très brutalement l’urbanité, c’est-à-dire cette capacité propre aux villes de créer un milieu propice à des interactions très nombreuses qui constituent leur attrait. Les bureaux étaient vides, tout comme les lieux de loisirs, et les quelques commerces qui étaient remplis l’étaient de manière très cadrée avec une institutionnalisation de la méfiance et du contrôle de l’interaction sociale. C’est très problématique, parce que cela participe d’un mouvement général, ce n’est pas le confinement qui a créé cela : dans une certaine mesure, depuis 20 ans déjà, à la faveur du développement du numérique, on voit s’affirmer cette volonté de faire du domicile le lieu de référence absolu du fonctionnement du monde. Via les nouveaux outils numériques, chacun a la prétention de faire venir le monde à lui via les réseaux.

« Le repli sur soi a des conséquences sur le plan psycho-affectif. Pour certaines familles, 60 jours dans la capsule domestique, cela n’a pas été facile »

C’est une tendance dont vous vous méfiez ?

Michel Lussault : Aujourd’hui, on fait venir à nous les produits, les marchandises, les services, les repas gastronomiques, les coiffeurs… L’être humain devient le centre du monde, dans sa capsule protectrice qui est celle du domicile. Cela ne date assurément pas du confinement. Il y a une tendance qui procède du succès de l’individualisme, qui est que l’individu peut déclencher de chez lui tout ce qui peut satisfaire ses aspiration et besoins, avec même le fantasme d’assurer une vie sociale, affective, sans jamais bouger de chez soi… C’est extrêmement problématique au plan psycho-affectif. Je constate que beaucoup d’individus ne sont pas ressortis indemnes du confinement. L’individu n’est pas une plante qui pousserait toute seul dans son pot. Le repli sur soi a des conséquences sur le plan psycho-affectif. Pour certaines familles, 60 jours dans la capsule domestique, cela n’a pas été facile.

Cela peut-il impacter le vivre-ensemble ?

Michel Lussault : Il y a des conséquences sociales à ce repli. Quelle image de la société entretenons-nous si nous nous considérons comme des entités autonomes souveraines n’ayant plus à s’exposer à autrui dans une relation sociale en dehors du domicile ? Le grand mérite de la ville, c’est qu’elle nous permet à travers les pratiques d’espaces marchands, d’espaces publics, d’espaces de loisirs, de nous socialiser en dehors de la contrainte domestique et professionnelle. C’est ce que j’appelle la sociabilité non contrainte. Que va devenir cette sociabilité si elle est à ce point normée, vue comme une menace, encadrée… Quel modèle de société sommes nous en train d’inventer ? Cette sociabilité c’est aussi ce qui permet à des services, au monde du travail, d’être efficace et performant. Le travail trouve son efficacité dans l’échange ! Les cours ou les réunions en ligne, bien sûr c’est mieux que rien, mais ce n’est pas le tout de la dynamique du groupe et de l’échange !

« Le lieu de travail est un espace-temps majeur de socialisation, c’est donc un vecteur de construction de soi »

Le bureau est également un fort lieu de sociabilité, un lieu de mixité qui « gomme » les différences sociales, là où le télétravail renforce les disparités en matière de logement : y voyez-vous un risque de « repli » sur soi ?

Michel Lussault : J’irais même plus loin, le télétravail généralisé et le repli sur la résidence est un projet de contre-société. Un certain nombre d’acteurs socio-économiques sont pour ce modèle. Je ne suis pas sûr que le confinement scandalise beaucoup le gouvernement chinois, Facebook et les GAFA…. Quand on lit 1984 d’Orwell, on voit bien que le contrôle passe aussi par l’assignation à résidence des individus. Le lieu de travail est un espace-temps majeur de socialisation, c’est donc un vecteur de construction de soi : on se confronte à des gens différents, à une sociabilité différence de celle de sa famille, de ses proches… Aujourd’hui on n’aime pas ça, parce que l’on a tendance à détester être confronté à des gens qui ne nous ressemblent pas.

Quelles sont les risques du tout télétravail pour une société ?

Michel Lussault : Prenons l’exemple des États-Unis, une société très clivée socialement et racialement. Si vous généralisez l’assignation à résidence, le « télé-travail », le « télé-loisir », la « télé-communication », que vous faites tout venir à vous via Netflix, Teams, et Amazon, que va-t-il vous rester de la possibilité de fabriquer une société de diversité sociale et multi-raciale ? Aux États-Unis, les centres commerciaux sont l’un des seuls endroits où les Noirs, les Blancs et les Latinos se croisent et co-habitent. Si vous fermez cela, que restera-t-il de la possibilité de se confronter à la différence ? 

Comment « embarquer » les citoyens dans la construction de la ville de demain ?

Michel Lussault : Il y a deux cartes à jouer. À l’échelle de la métropole toute entière, c’est celle de l’environnement. Le projet urbain collectif de société peut être repensé à partir de la nécessité de lutter contre les effets du changement climatique. Nous sommes devant une épreuve que nous devons aborder collectivement, au travers d’une ville résiliente. Une des vraies questions politiques c’est de savoir si dans 100 ans nos villes seront encore vivantes ou pas. Deuxième « carte » : les lieux. Alors que les métropoles sont porteuses d’un risque de repli sur soi, nous devons y répondre par un investissement massif dans les lieux, trop souvent pensés uniquement pour leur fonction. Il faut recréer des « tiers-lieux ». Aujourd’hui, ces nouveaux lieux alternatifs, ou les espaces de coworking, les fab-lab ont une importance croissante dans l’animation sociale de la ville. Dans toutes les villes il faut un maillage de lieux attractifs qui seraient les véritables espaces de concentration de la vie urbaine.

Michel Lussault est l’auteur de « Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation » (Seuil)