«Architectes, maîtres d’œuvres, fournisseurs : nous sommes tous acteurs de la décarbonation»

21/07/2021

Évolution de la réglementation, usage de matériaux bio-sourcés, évolution des savoir-faire… Laurent Morel, associé de Carbone 4 et président de l’IFPEB, et Jean-Claude Bassien, directeur général de Nexity Solutions Entreprise multiplient les efforts pour réduire l’empreinte carbone du bâtiment. Un travail de longue haleine qui porte déjà ses fruits. Entretien croisé.

décarbonation construction © Copyright Lautreimage

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La RE2020 a été repoussée au 1er janvier 2022 : que pouvez-vous apporter pour que la filière soit prête à cette date ?

Laurent Morel : À l’IFPEB notamment, nous avons beaucoup travaillé à rassurer les acteurs, afin de montrer que la réglementation RE2020 représentait un pas en avant pour tous. Un pas « directif » certes, mais une chance, dans la mesure où cette réglementation guide les acteurs vers une construction et une économie moins carbonée. Nous avons tout à gagner à l’anticiper, tant cette réglementation va dans le sens de l’histoire. La « sobriété acceptable » de la construction, c’est le seul moyen d’opérer à l’avenir. Tous les professionnels qui se forment aujourd’hui sont des pionniers et se préparent à leurs métiers avec dix ou vingt ans d’avance par rapport à nos voisins !

« La décarbonation, ce n’est pas nécessairement une affaire de béton, mais une affaire de savoir-faire collectifs. »

Jean-Claude Bassien : En tant que promoteur, notre position est assez simple. Nous participons à une chaine de valeur, en l’occurrence la construction, dont l’impact carbone est important. Dans le même temps, l’exigence citoyenne, portée par les élus pousse à des feuilles de route vertueuses. Il n’y a pas de débat à avoir ! La ligne est droite, il faut y aller ! La problématique, c’est qu’au bout du compte, bien entendu, ces nouvelles exigences peuvent représenter un coût additionnel. Comment se partagera-t-il ? Chez Nexity, nous pensons qu’avoir une plus grande efficience opérationnelle nous permettra d’absorber une part des surcoûts. Dès lors que l’on parle bas carbone, il faut avoir une vision large, à 360°, portant sur l’ensemble des parties prenantes et l’ensemble des étapes, pour être le plus efficient possible.


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Ces procédés nouveaux, comment faire en sorte qu’ils deviennent la norme ?

Laurent Morel : Le bas carbone dans le bâtiment, c’est une affaire collective. Nous l’avons montré via notre Hub des prescripteurs bas carbone de Carbone 4 ou par l’intermédiaire de l’IFPEB. Prenons le béton par exemple. Une construction moins carbonée, ce n’est pas se priver de béton, c’est « mieux de béton » : moins, et surtout utilisé aux meilleurs endroits. Pour atteindre cette optimisation, il faut que les fournisseurs, les architectes, les maîtres d’œuvres adoptent tous la même doctrine d’emploi. Tous doivent travailler collectivement pour mieux utiliser ces matériaux. La décarbonation, ce n’est pas nécessairement une affaire de béton, mais une affaire de savoir-faire collectifs.

« C’est complexe et à la fois urgent, mais l’exemple de Nexity le montre : en quelques années, on peut acquérir une forme de maturité »

Jean-Claude Bassien : J’adhère complètement à cette analyse. À Asnières, nous allons bientôt livrer l’immeuble « New », qui traduit bien cette vision, puisqu’il allie bois et béton. Tout le sujet était de savoir où nous allions utiliser le béton, et où le bois pouvait au mieux exprimer ses bienfaits. En tant que donneur d’ordre, nous avons une responsabilité particulière. Cela passe par une maitrise des savoir-faire, qui nécessite de redéfinir les procédés constructifs. Nous le concrétisons par des guides de construction, afin d’être très clair avec nos partenaires sur notre niveau d’exigences et nos pratiques.


Quelle doit être la place des matériaux biosourcés demain dans la construction ?

Jean-Claude Bassien : Nexity s’est lancé dans la construction de bureaux en bois dès 2009. Aujourd’hui, on se rend compte que la question de l’approvisionnement en matériaux peut s’avérer problématique lorsqu’il s’agit du bois. Augmenter la production de bois ne va pas être si simple, il faut une filière maîtrisée, lui donner de la visibilité… Au cours des cinq dernières années nous avons eu une production tertiaire bois de plus de 130.000 m2, ce qui nous a valu au cours des 2 dernières années la distinction BBCA de premier promoteur bas carbone. Nous sommes aujourd’hui dans une démarche globale. Nous faisons évoluer la conception de nos immeubles en intégrant très amont l’impact en termes de bilan carbone, et nous venons de lancer un passeport RSE pour les 11.000 salariés de Nexity. Un cycle de formation obligatoire pour valider les concepts et les réflexes bas carbone. Pourquoi ? Parce que tout n’est pas qu’une démarche économique, nos collaborateurs sont les meilleurs ambassadeurs de notre engagement.

Laurent Morel : Vous avez un rôle de « promoteur » de ces matériaux au sens premier du terme. Il y a un travail à mener pour embarquer l’ensemble des décideurs, des élus, et trouver des solutions qui vont jusqu’à inventer un nouvel esthétisme. Quel que soit le type d’évolution des modes constructifs envisagés (bois, brique, matériaux biosourcés), ils ne pourront devenir réalité que si tous les acteurs coopèrent et tirent dans la même direction. Il faut que les utilisateurs finaux acceptent ces nouveaux procédés, que le constructeur soit capable de les mettre en œuvre, que ce soit économiquement viable pour le promoteur, que l’industriel soit capable de fournir la matière première…. C’est complexe et à la fois urgent, mais l’exemple de Nexity le montre : en quelques années, on peut acquérir une forme de maturité.


Des concours (CUBE par exemple) et des initiatives pour le réemploi (le BOOSTER notamment) jouent un rôle pédagogique. Quels sont les premiers résultats tangibles et quel chemin reste-t-il à parcourir ?

Laurent Morel : Nous estimons que le réemploi peut permettre de réduire de 25% l’empreinte carbone d’un bâtiment. C’est considérable ! Mais impossible d’en faire dans son coin, il faut que tous les maillons de la chaîne soient d’accord et compétents : l’architecte, l’assureur, le promoteur. Dans le cadre du concours CUBE, où des dizaines de milliers de gens abordent le sujet de la réduction de la consommation énergétique de manière ludique, il est possible de faire 30% à 40% d’économie en adoptant des gestes et réflexes simples. C’est très parlant.

Jean-Claude Bassien : On l’a abordé précédemment, la question de la construction est évidemment primordiale. Mais cela ne sert à rien de faire du bas carbone si l’exploitation, la vie même des bâtiments s’en désintéresse. Dès lors que l’on raisonne « impact carbone », il faut prendre en compte le cycle de vie entier du bâtiment. La plateforme de services de Nexity Solutions Entreprise permet d’aborder cette question dans la durée. D’une part en accompagnant les utilisateurs dans la maîtrise du fonctionnement des bâtiments livrés, à ce titre notre property manager (NPM) à développer une expertise permettant d’aboutir à une garantie de bon fonctionnement. D’autre part en embarquant de nouvelles solutions technologiques afin de mesurer les usages de consommations, et de guider les mesures correctrices. Nous nous appuyons notamment sur deux technologies : une GTB intelligente en partenariat avec Energie IP dès la phase de conception (jusqu’à 40% d’économie de la consommation électrique) et des cockpits digitaux pour monitorer à distance l’efficience opérationnelle d’un bâtiment, et challenger tous les intervenants techniques en temps réel sur des KPI de performances.

« D’ici 10 ans, il faut que 100% des bâtiments neufs soient bas carbone »

Laurent Morel : Ce que vous dites est très intéressant :  ces nouveaux outils de monitoring s’adressent aux usagers, ce qui signifie que les professionnels sont prêts à les utiliser, qu’il y a de la demande, et donc une prise de conscience. Nous le voyons de notre côté, notamment par l’intermédiaire du succès du championnat de France des économies d’énergie, qui mobilise des élus et des citoyens.

Nexity travaille sur un immeuble sans ventilation mécanique ni climatisation. Demain, quelle sera la place des bâtiment « frugaux » ?

Jean-Claude Bassien : Dans notre offre de promotion, il a été important d’introduire un produit comme le bâtiment « Essentiel » qui n’intègre pas de GTB. Ce type de bâtiment nous permet d’apprendre comment il est possible de faire mieux avec moins. Certes, tous les immeubles de demain ne seront pas sans GTB mais notre trajectoire chez Nexity est bien d’avoir une signature « carbone neutral » en intégrant tous les bénéfices d’une approche bio-climatique, bio-sourcé et des circuits courts de construction.

Laurent Morel : C’est tout l’objectif de la stratégie bas carbone ! Au-delà des immeubles frugaux, il faut que l’ensemble des professionnels s’y mettent, car d’ici 10 ans, il faut que 100% des bâtiments neufs soient bas carbone.