« La densité des bureaux doit être repensée pour ne pas revivre un confinement »

31/08/2020

« Il nous faut sortir du modèle de l’open-space pour re-questionner un aménagement de bureaux par équipe, par types de projets, plutôt que par vastes plateaux. »

yoann sportouch densite bureaux © Copyright Y. Sportouch

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Fondateur et dirigeant du Studio Urbain « Lumières de la ville », Yoann Sportouch est également le créateur du magazine du même nom. Réunissant urbanistes, architectes et communicants, son agence accompagne ceux qui construisent la ville au quotidien. Pour Regards Croisés, il s’est penché sur les conséquences de l’épidémie du Covid-19 sur les bureaux, les quartiers tertiaires et leurs nouveaux usages.

Le Covid-19 a mis une partie des employés au télétravail à marche forcée : comment cela peut-il impacter notre façon de penser les bureaux ?
Yoann Sportouch : Au cours de cette période, nous avons pris l’habitude de travailler chez nous. On s’est accordé plus de souplesse, de liberté dans notre rapport au lieu de travail, entre le canapé, le bureau, la chambre. Bien sûr, cela a pu être compliqué à gérer, parfois dans notre rapport à notre vie personnelle. Mais je pense que demain dans nos bureaux, nous souhaiterons retrouver cette souplesse. Dans notre rapport aux espaces de travail, nous allons devoir sortir des modèles classiques. Il nous faut sortir du modèle de l’open-space pour re-questionner un aménagement de bureaux par équipe, par types de projets, plutôt que par vastes plateaux. La densité des tours de bureaux doit être repensée pour ne pas avoir l’impression de revivre un confinement une fois de retour au travail.

Quel sera alors la vraie valeur ajoutée d’un bureau ?
Yoann Sportouch : Ce qui me manque dans le télétravail, ce sont les moments de brainstorming en équipe. Pour cela, même avec Zoom ou Teams, c’est difficile lorsque l’on est loin les uns des autres. Il faut donc organiser les bureaux en fonction des temps et des modes de travail. Ce qui est sûr, c’est que l’idée d’un bureau seul sera moins pertinente.

À une échelle plus large, est-ce que cela peut impacter la façon dont nous pensons la ville ?
Yoann Sportouch : Nous n’allons de toute façon pas pouvoir éviter la concentration urbaine. Et si on ne peut pas empêcher d’autres épidémies, en revanche on doit pouvoir mieux s’y préparer. La réponse simpliste à cette pandémie est de mettre cela sur le dos de la densité urbaine, mais elle est plus une solution qu’un problème. Nous mettons en garde depuis des années contre l’étalement urbain, qui vient menacer la biodiversité, mais cela ne s’est pas traduit par des actes.

Il ne faut donc pas revenir sur cette recommandation ?
Yoann Sportouch : Non ! En revanche, il faut réinvestir des lieux déjà bâtis, hors des centres urbains très denses, notamment dans les villes moyennes. Pour cela, je milite pour un retour des services publics, par le biais d’une vision globale, non centralisée, avec des bassins d’emploi à l’échelle de toute une métropole. On parle beaucoup de planification, un mot qui revient à la mode, et si l’on a beaucoup planifié dans l’histoire de l’urbanisme, cela n’a pas toujours été couronné de succès. Aujourd’hui, il faut modifier la manière dont on planifie. Il ne faut plus seulement penser à la vision globale, mais penser avec et faire ensemble, en intégrant les usagers aux processus de réflexion. Demain, les immeubles de bureaux devront être pensés avec leurs usagers, et plus seulement avec des architectes et urbanistes.

Les usages des immeubles de bureaux sont amenés à totalement évoluer, notamment en s’inscrivant plus fortement dans la vie de leur quartier ?
Yoann Sportouch : Bien sûr. Pour illustrer mon propos, je vais prendre l’exemple de « Borderouge Open Work », un projet que LDV Studio Urbain a imaginé avec Nexity à Toulouse, et qui est en train d’être construit actuellement. Nous étions partis de ce constat : dans ce quartier populaire et relativement récent du Nord de la ville, différents lieux avaient été conçus dans un rayon de 10 minutes. Des logements d’un côté, une placette et des commerces au centre, et des sièges sociaux au bord de la rocade de l’autre. C’était assez artificiel, et en fin de compte, tous ces différents maillons ne se croisaient pas réellement. Toute la demande de l’aménageur, OPPIDEA, était donc de faire en sorte que les entreprises soient reliées aux dynamiques urbaines locales. Avant notre projet, ces entreprises ne profitaient pas suffisamment du quartier et ne profitaient pas non plus au quartier.

Jusqu’à partager certains de leurs services ?
Nous devons repenser les sièges sociaux, qui n’ont trop souvent de sociale que la dénomination. Ils doivent être ouverts et favoriser les dynamiques du quartier. Il faut que les grandes entreprises deviennent vraiment des acteurs de la ville, en mutualisant leurs services. Par exemple, une cafétéria devra devenir un véritable restaurant, ouvert aux employés bien sûr, avec des tarifs préférentiels par exemple, mais également ouvert aux habitants, qui se transforme en café coworking l’après-midi et qui peut accueillir des associations locales le soir par exemple. Bref, penser à des usages qui profitent à l’ensemble du quartier.

Comment s’est traduit cette volonté à Toulouse ?
Yoann Sportouch : Par exemple avec, en bordure d’un immeuble de bureaux, un jardin qui soit, en fait, un parc ouvert à l’ensemble des habitants du quartier. Il a été conçu avec les associations du quartier, pour créer des jardins participatifs, à même d’apporter du lien entre les employés et les habitants. Il faut sortir des logiques de silo où, sous prétexte de construire des bureaux, on ne s’inquiète que des préoccupations des usagers du bureau. Il faut réfléchir de manière systémique pour avoir une cohérence d’ensemble. Ce qui doit nous guider, ce sont les usages. Il faut que l’on se serve des habitudes des usagers pour guider la conception de nouveaux quartiers. C’est à partir de ces usages que l’on crée quelque chose de nouveau, de complémentaire. C’est intéressant de noter que ce qui reste finalement lorsqu’il y a une pandémie aujourd’hui, ce sont les usages et les phénomènes de solidarité. Des choses qui existaient déjà et qui en sont renforcées.

À l’étranger, certaines villes font-elles figure d’exemple ?
Yoann Sportouch : Les pays nordiques travaillent beaucoup sur la question de l’émancipation au travail. Les immeubles de bureaux à Copenhague, Amsterdam ou Stockholm, sont pensés avec la notion d’ouverture sur leur quartier : les pieds d’immeubles sont multi-fonctionnels, avec des services qui créent la convivialité au sein des entreprises. Et ça marche. Ce qu’il faut dépasser, ce sont ces ensembles de bureaux monofonctionnels où il n’y a pas de vie autour, dans les quartiers de bureaux exclusivement tertiaires.

Certains en revanche ne l’ont pas compris ?
Yoann Sportouch : Le pire, c’était de construire un immeuble de bureaux comme celui d’Apple par exemple ou Google, où tout est superbe. Il y a des toboggans, des restaurants, mais tout est renfermé sur soi. Le siège d’Apple, architecturalement parlant, c’est un cercle sans aucune porosité avec l’extérieur. Tout est gratuit à l’intérieur mais on ne peut pas y rentrer ! C’est terrible, parce que la conséquence est qu’ils se retirent de la fabrique de la ville. Google qui a mis fin à son projet de smart-city à Toronto, cela en dit long sur leur manque de vision d’ensemble. La conception de la ville, c’est le cadre de vie partagé. C’est pour cela qu’il faut concevoir la ville à partir des usages. Cela prend du temps, cela coute de l’argent, mais il faut se souvenir que l’on fait la ville avant tout pour les gens. 

Alors, comment penser la ville « post-pandémie » ?
Yoann Sportouch : Il faut penser la ville dense, qui est très attractive. On peut vivre à 5 minutes à pied de beaucoup de services. L’offre culturelle et économique est immense… ll faut donc y construire intelligemment pour anticiper les besoins futurs. Réhabiliter et rénover les logements, pour qu’ils correspondent aux enjeux actuels, rendre accessibles les espaces extérieurs avec des balcons pour tous, aménager les toits là où c’est possible. Il faut réfléchir à la notion de temporalité, pour rendre la ville plus flexible : les cours d’écoles sont vides 90% du temps, on doit pouvoir les penser dans leurs usages en dehors de son usage par les écoliers par exemple. Il en va de même pour les bureaux et les logements : dorénavant nous devons les concevoir en prenant en compte la réversibilité des lieux. C’est essentiel et c’est ce qui permet la résilience, notamment en période de pandémie.