Ingrid Nappi : « Le flex-office et le télétravail sont des outils, certainement pas une règle absolue »

09/11/2021

Ingrid Nappi © Copyright Sophie Loubaton

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Économiste et professeur-chercheur titulaire des chaires “Immobilier et développement durable” et “Workplace Management” de l’ESSEC Business School, Ingrid Nappi dirige depuis 2013 une enquête exclusive sur le futur des espaces de travail. Parole d’experte.

Comment la crise sanitaire a-t-elle fait évoluer la valeur du bureau pour les entreprises ?

Ingrid Nappi : La crise sanitaire n’est qu’une crise de plus dans l’histoire de l’immobilier de bureaux. Chaque fois, de manière systématique, les entreprises ont changé de regard ou de stratégie au sujet de leur patrimoine immobilier. Dans les années 1980, le bureau était considéré pour sa valeur patrimoniale. On pense en particulier aux tours de La Défense et aux immeubles de bureaux des grands groupes. Un premier tournant a été opéré dans les années 2000 et a donné lieu à une grande vague d’externalisation durant laquelle bon nombre d’entreprises ont vendu leurs bureaux pour devenir locataires et récupérer des liquidités. Ce qui a été d’autant plus vrai après la crise financière de 2008, lorsque les entreprises ont cherché à réduire leurs coûts immobiliers et rassurer leurs actionnaires et les agences de notation. Pour préserver leur image et leur capacité à attirer les talents, les entreprises ont fait de l’immobilier un produit marketing, marqué par l’émergence du flex-office, des espaces de coworking et autres formes de travail hybrides.


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Qu’en est-il des utilisateurs, comment perçoivent-ils ces évolutions ?

Ingrid Nappi : La question est bien là. Lorsque les bureaux deviennent un produit de marketing, ils sont conçus pour répondre à des besoins, mais les besoins de certains collaborateurs ne sont pas ceux de l’ensemble, selon leur rôle, leur âge, leur personnalité, leur mode de fonctionnement. Le flex office pour tous est loin d’être plébiscité par exemple, 63 % des personnes interrogées lors de notre dernière enquête préfèrent un bureau fermé (individuel ou en petits effectifs, moins de 6 personnes). 62% souhaitent quant à eux revenir à leur mode de travail d’avant-crise. Si les managers, les directeurs, les hommes se montrent plus ouverts à l’extension du flex-office, les femmes et les employés ne partagent pas cet engouement et manifestent une préférence pour des espaces attribués, susceptibles d’ancrer et de matérialiser leur place au sein de leur entreprise, une place valorisée et valorisante. Lorsqu’une entreprise dit vouloir faciliter le télétravail, l’accès aux tiers-lieux de coworking et réduire ses mètres carrés en passant au flex-office, le choix est souvent dicté par des contraintes économiques et financières quand il devrait être une décision managériale holistique, concertée avec toutes les parties prenantes, et notamment les usagers occupants.

« Le choix est souvent dicté par des contraintes économiques et financières quand il devrait être une décision managériale holistique, concertée avec toutes les parties prenantes, et notamment les usagers occupants


L’enquête « Mon bureau post-confinement III » de la Chaire Workplace Management de l’ESSEC Business School a été réalisée entre le 21 et le 30 avril 2021 en ligne, auprès d’un échantillon de 1868 employés et utilisateurs de bureaux. Parmi eux, 58 % de femmes et 42 % d’hommes, âgés en moyenne de 39 ans. 40% appartiennent à la génération Y (nés entre 1984 et 1996).


 

Quel est l’impact du télétravail sur la productivité des salariés ?

Ingrid Nappi : C’est assez difficile à estimer aujourd’hui, nous aurons des enseignements plus précis d’ici quelques années. Ce qui est sûr c’est que le travail à distance est souvent très compliqué dans les métiers de la création, et parfois une source de grande souffrance pour les salariés. J’échange avec de nombreux RH, psychologues et psychiatres qui alertent sur l’augmentation du nombre d’arrêts de travail et du sentiment de mal-être des salariés. Le sentiment de solitude, la perte de lien direct avec ses managers, sans parler des difficultés à communiquer… Au-delà du problème humain, il y a un coût pour l’entreprise, tant en termes de notoriété que de baisse de la productivité. Le tout à distance n’est ni tenable, ni rentable. C’est un outil mais certainement pas la règle.

Vous accordez une place très importante aux jeunes dans vos enquêtes, quelle est leur position sur le bureau ?

Ingrid Nappi : Au-delà de l’enquête, je les côtoie au quotidien, sur les bancs de l’école et parfois derrière un écran comme ces deux dernières années. Si vous êtes une entreprise, vous ne pouvez pas dire à un jeune qui commence sa vie professionnelle qu’il va travailler uniquement à distance. Les jeunes sont les plus impatients de retrouver leurs conditions de travail initiales (79 % des jeunes nés après 1995), ce qui s’explique par plusieurs facteurs. Comment un jeune peut-il se constituer un réseau en travaillant uniquement à distance ? Il ne pourra pas échanger de manière informelle avec ses collègues au sortir d’une réunion, il ne croisera pas les collaborateurs des autres services… Ensuite on n’apprend pas de la même manière derrière son ordinateur ou en présence de ses collègues, notamment des plus séniors. Ce qui est vrai à l’école comme au bureau. Beaucoup d’entreprises ventent la qualité de leurs bureaux mais à quoi bon si c’est pour demander aux salariés de rester 2 à 3 jours par semaine chez eux.

Justement, entre la culture du « tout télétravail » et les prétentions de « bureau totem », comment trouver un équilibre ?

Ingrid Nappi : Pendant longtemps, les entreprises les plus puissantes ont cherché à avoir les plus belles tours, avec une signature architecturale remarquable. Aujourd’hui, c’est l’architecture d’intérieur qui prime avec une attention particulière sur les espaces de travail et le bien-être des salariés. Dans les deux cas, le bureau et donc le bâti de l’entreprise est une vitrine, un outil de communication à destination des talents, des investisseurs, des clients. Toutes les entreprises insistent sur la RSE dans les bureaux, la liberté offerte aux salariés avec le télétravail… Mais où est la liberté quand les salariés, en particulier les jeunes et les mères de famille, sont astreints à leurs petits logements pour les uns et à la difficile conciliation entre vie pro et vie perso pour les autres. L’équilibre est un équilibre de valeur : l’entreprise privilégie le flex-office (réduction des coûts), l’architecte l’innovation et l’amélioration continue des espaces, le salarié le confort et son bien-être. Il s’agit dès lors de raisonner en coût global avec les ressources humaines et l’immobilier.