Véronique Bédague : « Le confinement a opéré comme un accélérateur à solutions »

28/05/2020

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Nouveaux usages des bureaux, aménagement du territoire, tiers-lieux, télétravail… Véronique Bédague, Directrice générale déléguée du groupe Nexity, revient sur deux mois de confinement qui auront été marqués par une accélération des nouvelles pratiques de l’immobilier tertiaire.

Les effets de la crise du Covid-19 sur le monde des bureaux sont loin d’avoir pris fin avec l’arrivée du déconfinement. Si le travail à distance s’est massivement déployé au printemps 2020, il n’a pas toujours été bien vécu par les salariés dont les entreprises l’ont mis en place dans la précipitation. Le déconfinement apporte son lot d’incertitudes mais également de solutions pour imaginer l’environnement de travail de demain : des usages plus « doux », plus humains, un aménagement sur mesure, des espaces de co-working, une meilleure organisation du territoire… Véronique Bédague Directrice générale déléguée du groupe Nexity fait le point sur les solutions envisagées pour sortir de cette crise par le haut.

L’annonce du confinement a été un choc pour les entreprises. Personnellement, quelle a été votre première réaction ?

Véronique Bédague : À vrai dire, c’était un choc pour toute la nation ! J’étais avant tout soulagée qu’une telle décision soit prise, la seule raisonnable pour garantir la sécurité sanitaire,  face à une situation que nous ne savions pas gérer autrement. Ensuite, d’un point de vue professionnel, je me suis demandée comment nous allions faire pour continuer à travailler. Nous faisons des métiers où beaucoup de décisions se prennent par le contact direct. Enfin, de manière très concrète, j’ai demandé à mes équipes de sécuriser tous nos chantiers mis à l’arrêt dès l’annonce du confinement. »

Pendant cette période inédite, comment avez-vous maintenu le lien avec vos clients ?

Véronique Bédague : C’est une période où nous avons renforcé nos liens dans l’adversité. Nous avons très régulièrement appelé nos clients investisseurs et utilisateurs pour comprendre comment ils vivaient la crise de leur côté. C’était une façon pour nous d’apprendre avec nos clients de cette période et d’enrichir notre offre de services. Les commercialisations ont pu être maintenues, avec par exemple l’acquisition par BNP Paribas Real Estate de l’immeuble de bureaux neuf d’une surface de 25 000 m2 occupé par le siège de la région Île-de-France à Saint-Ouen et réalisé par Nexity !.

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Comme dans beaucoup d’entreprises, le télétravail est devenu la règle l’espace de deux mois, comment l’avez-vous vécu ?

Véronique Bédague : Comme beaucoup de Français, je me suis mise aux outils de collaboration à distance. J’ai découvert le télétravail au quotidien : son efficacité mais aussi sa dureté, humainement notamment. Le gain de temps sur les déplacements va encourager durablement la visio-conférence au profit de réunions à l’extérieur.  Mais le télétravail laisse peu de place à la spontanéité et aux moments d’échanges informels. C’est absolument nécessaire dans nos métiers. C’est pourquoi je ne crois pas à une généralisation massive du télétravail. Parce qu’à terme c’est autant de créativité qui disparaît. Rien ne remplace l’échange que l’on peut avoir en croisant par hasard un collègue dans un couloir. Chez Nexity, nous avons réussi à fonctionner en télétravail parce que les liens humains construits avant étaient très forts. Sans cette connaissance fine et cette confiance préalable, cela n’aurait pas été possible avec autant d’efficacité.

Du coup, quand vous lisez que le Covid-19 sonne la fin des bureaux, cela vous agace ?

Véronique Bédague : Bien sûr ! D’abord parce que tout le monde ne vit pas le télétravail dans les mêmes conditions. Quand on vit dans quarante mètres carrés avec ses enfants, c’est très difficile. Le travail, le fait de sortir de chez soi, c’est important pour l’équilibre de vie, c’est le lien au monde réel, à la vie sociale, notamment pour beaucoup de femmes. Grâce à votre vie professionnelle vous sortez, vous partagez avec des gens de cultures et de formations différentes. Je pose sincèrement la question. La créativité est-elle possible si tout le monde est seul derrière son écran ?

Malgré tout, cette période est-elle porteuse de changements bénéfiques ?

Véronique Bédague : Oui, je me réjouis de voir que le tournant que nous avons pris chez Nexity il y a deux ans en se disant que le bureau, ce n’était pas qu’un problème de tables, de chaises et d’ordinateur mais un accompagnement du salarié, nous permet d’être forts dans cette période. Mais la tâche est encore longue, il va nous falloir construire un ‘continuum’ plus fort entre le bureau et la maison. Il faut repenser les espaces communs, les salles de réunions afin que les communications entre les personnes présentes au bureau et celles à la maison soient optimales… Bref, le bureau doit être plus que jamais un endroit où l’on se retrouve, où l’on échange, tandis que les moments plus tranquilles et solitaires se vivront de chez soi. La période nous aura démontré que beaucoup de choses qui paraissaient impossibles à mettre en œuvre il y a encore quelques semaines, l’étaient bel et bien finalement. Le confinement a opéré comme un accélérateur à solutions.

« La période de crise va forcer une grande partie des entreprises à opérer une transformation managériale. L’immobilier peut les y aider »

La vision de l’immobilier tertiaire comme une plateforme de services en sort donc renforcée ?

Véronique Bédague : Je le crois, oui. Ce que je voulais lorsque nous sommes entrés au capital de sociétés de services ces derniers mois, c’était comprendre comment s’articulait l’offre d’un bureau ‘as a service’. Aujourd’hui, une entreprise comme Morning Coworking vous promet, en plus d’un bureau, un environnement propice à la communication. Ce besoin de bureaux conçus en lien direct avec tous les services associés va être encore plus fort dans les mois à venir. Quand un salarié arrive dans ces nouveaux espaces, en plus d’y être très bien équipé, il y trouve de l’échange, et c’est pour moi la quintessence de ce que doit être le bureau aujourd’hui, et ce qui manque trop souvent.

À l’inverse, Covid-19 oblige, le modèle actuel du « flex-office », devra-t-il être repensé ?

Véronique Bédague : Ce qui est certain, c’est qu’il va falloir l’adapter. L’après Covid-19 va nous forcer à réfléchir à la surdensité des bureaux. On ne reviendra jamais aux bureaux individuels qui n’ont aucun sens à une époque où beaucoup de personnes passent 50% de leur temps en réunion, et font du télétravail. Mais selon moi, on sous-estime la fatigue induite par la densité actuelle des bureaux. Le flex-office de demain devra mieux prendre en compte les questions liées au management, qui se fait avant tout physiquement. C’est très important, très rassurant pour les collaborateurs de savoir où l’on peut trouver telle ou telle personne. On a tous besoin de points de repères. Chez Nexity, nous avons résolu le problème en ‘fixant’ certains postes. Enfin, je pense que les espaces de travail devront être plus généreux en salles de réunions, des endroits où l’on pourra mieux collaborer, mieux créer… Bref, faire des bureaux un lieu d’échange, c’est ça la force des bureaux !

Le siège d’une entreprise va donc d’autant plus devenir un lieu stratégique ?

Véronique Bédague : Le confinement a renforcé la perception que j’avais : un bureau doit raconter une histoire, celle de l’entreprise. Il n’y a pas de solution toute faite, ou de tendance à suivre. ll faut d’abord comprendre la stratégie de transformation d’une entreprise, pour concevoir un immobilier qui lui ressemble. Notre futur siège devra montrer que Nexity est le premier promoteur bas carbone de France, et signifier que nous sommes une société de services. Cela doit se voir ! Nos clients vivent cette même nécessité. Dans le Campus d’Engie par exemple, vous allez sentir quel est l’ADN de l’entreprise au premier coup d’œil : une entreprise dans la ville, tournée vers le développement durable, en lien avec la nature… Les entreprises qui se tournent vers nous, comme Deloitte par exemple, sont séduites par nos convictions sur l’évolution des usages et par notre capacité à le traduire dans leur immobilier ! Le bureau, ce n’est pas seulement des mètres carrés, c’est un instrument de transformation de l’entreprise. La période de crise va forcer une grande partie des entreprises à opérer une transformation managériale. L’immobilier peut les y aider. Il se peut aussi que certaines entreprises réfléchissent davantage à des sièges régionaux, comme Orange le fait par exemple. C’est pour cela que depuis trois ans Nexity imagine des offres régionales, car je suis certaine qu’il y aura de plus en plus de tertiaire intéressant en région, avec du tertiaire utilisateur, des tiers lieux, ou des immeubles multi-usagers.

« Nous ressortirons plus fort de cette crise si nous gagnons de la souplesse urbanistique »

Est-ce qu’il y a des projets qui font figure d’exemple ?

Véronique Bédague : Je crois en notre projet de transformation de la Porte de Montreuil, à Paris. Mettre le bas carbone au cœur de toutes nos décisions et sur toute la chaîne de production, a été un vrai moteur. Nous renforçons aussi notre approche de l’économie locale en aidant des petites usines de la région. Je n’imagine pas que l’on sorte de la crise du Covid-19 sans intégrer la question du développement durable. 

La crise du Covid peut accélérer également cette tendance ?

Véronique Bédague : Plus généralement, le Covid devrait nous forcer à remettre sur la table une vraie politique d’aménagement du territoire. Je milite pour un vrai rééquilibrage de l’Île-de-France entre l’Ouest et l’Est parisien. Pour cela, il faut réinventer une métropole multi-polaire. Les investisseurs, pour des questions de liquidité du marché, aiment acheter des bureaux dans des zones réservées au tertiaire, à l’Ouest. Dans des zones nouvelles, à Montreuil par exemple, nous inventons des nouveaux modèles, plus souples : une zone tertiaire plus douce, des quartiers plus mixtes, des immeubles réversibles, conçus pour des usages tertiaires et du logement. Nous ressortirons plus fort de cette crise si nous gagnons de la souplesse urbanistique. L’intérêt de notre métier est aujourd’hui de réfléchir à la ville de demain en tenant compte des nouveaux besoins de nos clients et utilisateurs mais aussi des habitants du quartier.